Je ne suis pas photogénique

Mathieu Py / Non classé / / 0 Commentaire

S’il y a bien une phrase que les photographes entendent régulièrement, c’est celle-là. Comme d’habitude, au lieu d’en déduire une vérité rapidement expédiée, je préfère d’abord chercher ce que cela veut dire.

D’abord, il y a ceux qui ne le pensent pas, c’est uniquement une excuse pour ne pas se faire photographier et ils ont la politesse ou la peur de vous vexer en vous annonçant frontalement “Non je n’ai pas envie d’être photographié.” Bien sûr, là c’est le respect le plus complet qui doit s’imposer. Et de toutes les manières, si jamais le photographe était un négociateur gagnant et prenait quand même un cliché, il y a fort à parier qu’il ne se passerait rien d’intéressant dans l’image.

Faisons un rapide détour par la pathologie. D’après une étude de 2010, elle ne concernerait que moins de 2% de la population, hommes et femmes de la même façon : la dysmorphophobie. Il s’agit d’une préoccupation excessive au sujet d’un défaut d’apparence. Cela peut toucher un détail comme quelques rides, ou plus largement des parties du corps. C’est handicapant parce que l’image dégradée que l’on a de soi peut conduire à des dépressions ou autre difficultés mentales majeures.

On se croit tous un peu dysmorphophobique dès que l’on n’aime pas son nez ou son ventre. Il ne faut pas pour autant confondre avec le plus commun mécontentement normatif. Rappelons que le beau est une construction sociale, au moins en très grande partie, qui n’est pas la même selon l’époque et le contexte socio-culturel. Il s’agit d’une norme qui vient se poser face à deux autres variables : la réalité d’un corps et la perception qu’a l’individu de ce corps. Cette confrontation d’idées, le photographe de portrait y est souvent confronté, et finalement s’il y réfléchit c’est lui qui doit se demander ce qu’il trouve beau chez une personne, et quelle beauté il souhaite faire ressortir dans ses images : son portfolio vous aidera à saisir où il en est de cette réflexion.

Un autre facteur qui joue souvent ne dépend absolument pas de votre apparence, de la perception que vous ou les autres en avez. Une personne très belle ou très laide se voit toujours de la même manière, que cela soit par l’habitude du miroir, visage à plat et conditions de lumière récurrentes ou du smartphone, trois-quarts plongeant et algorithmes “d’amélioration de portrait”. Notre cerveau se conforte à trouver que c’est notre image, voire plutôt la bonne image. Or les autres nous voient sous une multitude d’angles différents et dans d’autres conditions, et peuvent nous trouver beau ou laid là où nous notre cerveau ne voit pas la même chose. C’est un concept qui s’appelle l’association positive implicite. Pensez-y si vous estimez ne pas être photogénique lorsque vous découvrez des clichés, c’est peut-être votre cerveau qui vous joue des tours.

Enfin, il faut parler d’un facteur qui dépend du photographe. Qu’est-ce que l’effet freezing ? Vous avez remarqué comme les gens sont beaux quand ils courent sur une piste d’athlétisme ou à la poursuite d’un méchant dans un film ? C’est dû au mouvement : 24 images par seconde minimum, ça ne vous permet pas de voir les images individuelles. C’est la même chose quand vous percevez quelqu’un dans la vraie vie. La photo, c’est un arrêt du temps, sur l’une de ces images. Ces gens beaux  ont en réalité des visages crispés ou déformés si vous vous arrêtez à une image. Cela rend la photographie exigeante, c’est vrai. Les smartphones commencent à développer des solutions en shootant en vidéo haute définition avant de vous permettre de choisir une image fixe. Mais cela reste un palliatif, la meilleure solution c’est un bon photographe, qu’il soit amateur ou professionnel !

Une fois ces quelques éléments posés, j’ai envie de conclure en rappelant que dans mon vieux Larousse, la définition de l’adjectif photogénique indique qu’il s’agit d’une personne qui rend mieux en photographie ou au cinéma que dans le monde réel. Mais dans le fond : à quoi bon ? Ressembler à soi-même est peut-être plus intéressant 😉

 

Cet article est largement inspiré d’un épisode de l’excellente série “Tu mourras moins bête” publiée par la chaîne Arte.