Image fluide & avenir de la photographie

Mathieu Py / Non classé / / 0 Commentaire

L’image fluide, c’est quoi ?

La photographie est une forme d’expression très jeune. Elle a déjà connu de nombreuses révolutions techniques. Bien avant le numérique elle était déjà en elle-même porteuse de la question de la reproductibilité infinie de l’œuvre visuelle. Que nous a apporté le numérique ? Trois points notables : un énième changement de surface sensible, la fin des coûts variables liés à la prise de vue et peut-être l’accélération des processus de production. Cette évolution n’est pas une révolution sur la timeline de l’histoire de la photographie. En terme d’impact, elle est comparable à celle de l’invention négatif ou de la photo instantanée. Non, la vraie révolution de ces dernières décennies n’est pas intrinsèque : la vraie révolution a été induite par les canaux de distribution. L’image y est devenue fluide. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Premier prototype fonctionnel d’appareil photo numérique

Il faut se souvenir qu’avant la généralisation des usages d’internet, une image comme un écrit étaient attachés à des contraintes matérielles : livre ou papier libre pour l’écrit, tirage papier, encadré, livre ou même déjà écran pour l’image. L’image était contrainte sur le support que son éditeur avait décidé d’utiliser, en mettant du sens entre contenu et contant. C’est l’arrivée du smartphone dans toutes les poches qui a été un changement majeur. Pourquoi ? Parce que c’est la première fois qu’un image est affichée en étant ajusté à son support et que le producteur de l’image n’a rien à y dire. C’est ça la vraie révolution du numérique pour la photographie : la diffusion sur les réseaux et la fin des supports. C’est ce que l’on appelle l’image fluide : c’est une image qui coule dans les canaux des réseaux et prend la forme des contenants.

Quelles conséquences à la fluidification ?

Tout ceci étant dit, c’est la question de l’explosion, de la quantité devient centrale. Elle explique la crise du secteur professionnel : produire plus, vite, pour moins cher et face à de nouvelles concurrences. La question des droits est aussi un débat central : quid du droit d’auteur qui garantit le respect de la création, dans un monde numérique où on ne peut nier une péremption des images quasi-instantanée ? Quid de la classique différenciation entre un professionnel et un amateur et des conditions d’exercice de la profession ? La fluidification de l’image n’a pas de limites, au point de faire sauter des frontières comme celle du droit d’auteur : aujourd’hui l’appropriation est devenue la règle. Pas de frontières signifie pas de prix non plus. Quelle économie de l’image pour demain ?

Ce sont des questions qu’il faut se poser, dont il faut débattre au-delà des simplistes prophétisations et en se délestant d’un conservatisme renforcé par le changement. Qu’en sera-t-il dans plusieurs années ? Comment relira-t-on notre période actuelle dans l’histoire de la photographie ? Ce que l’on sait c’est que l’on ne sait pas encore ; il nous manque le roman de la transformation. Cette image fluide n’a pas encore d’économie, mais peut-elle seulement en connaître une ? Elle a fait tomber de nombreuses barrières, or sans barrières pas de valeur ni de prix.

Quelle cartographie économique pour la photographie ?

Si l’on prend une traditionnelle visualisation du marché avec un axe des abcisses présentant le prix et un axe des ordonnées la qualité de prestation, on s’aperçoit que l’image la plus fluide a sa place dans la partie en bas à gauche. C’est le coin que l’on appelle classiquement celui du discount, celui du quantitatif et du bas prix. Et justement, c’est là que l’on peut placer des acteurs nouveaux ou en croissance très forte tels que la licorne Meero ou les stocks d’image — Adobe Stock par exemple. L’automatisation des processus photographiques, via les progrès en #IA va renforcer les acteurs dans cette zone.

Classiquement, on apprend qu’il n’y a qu’une autre zone vraiment viable, celle du haut à droite, dite du luxe. C’est là que les photographes devraient s’en tirer, à condition d’en être capables. Ma prédiction est donc un écrémage par la qualité. On pourra trouver ailleurs sur la carte les nouveaux arrivants, temporairement avant de rejoindre une position viable ou de disparaître. On trouvera aussi celui qui choisit une stratégie de niche par exemple, placé en fonction de sa stratégie.

 

Quel couple photographe / commanditaire pour demain ?

Qui a besoin d’un photographe haut de gamme ? Bien sûr ceux qui évoluent dans le secteur du luxe. Mais j’ai la conviction que les acteurs qui pensent le temps long, qui ont conscience d’écrire leur histoire et que l’on peut probablement décrire comme matures. Il y a aussi ceux qui ont compris que la qualité était un investissement qui leur était rentable. Et puis il y a toute cette frange de population qui se préoccupe du sens et du sensoriel, tous ceux qui ont besoin d’accrocher quelque chose au mur qui ne soit pas qu’une déco remplaçable, ceux qui aiment offrir un livre pour marquer les esprits. Ceux qui rangent des souvenirs dans une boîte et y reviennent de temps à autres. Toucher un papier, humer à l’ouverture d’une boîte, voir la lumière se refléter sur des couleurs… Notre monde est aussi analogique, et cette sensibilité ne disparaîtra jamais.

Alors le photographe là-dedans, que sera-t-il ? Il ne sera pas celui qui court derrière la mode iconographique online, ni derrière les likes. Il sera celui qui aura conscience de ce qu’il veut dire au monde avec son art, qui aura réfléchi à aligner un style avec sa personnalité. Il sera celui qui nourrit une sensibilité sémiologique, celui qui ressent les psychologies individuelles comme les cultures organisationnelles. Et il sera aussi celui dont le service autour de la photo sera résolument haut de gamme. Celui-là, il ne viendra pas chez vous enfoncé dans une paire de baskets usées. Vous n’entendrez pas son obturateur cliquer en rafale en permanence. Et dès la prise de vue, vous saurez qu’il est déjà en train d’écrire imaginer l’histoire visuelle qu’il va vous faire découvrir.